Dany Van Illy


A contre courant, une tribune sur le nouvel âge d’or de Paris, en pleine Renaissance. Une vision partagée outre atlantique.

« Et si Paris était en train de vivre un nouvel âge d’or ? » Incroyable, alors que l’odeur de poudre mêlée au sang séché de la blitzkrieg des « pigeons » ne s’était même pas encore dissipée dans l’air, je ressentais la semaine dernière une excitation incroyable à trois heures du matin, au sortir de mon premier sommeil*… Je me faisais cette réflexion alors que je revenais d’une « free linux install party », où un gentil bricolo de l’assoc’ JerryCan proposait avec une débrouillardise toute africaine de transformer un vieil ordi en serveur linux et de l’abriter dans un jerrycan coupé en deux et recousu avec une fermeture éclair. Normal, au fond, vue depuis les USA, la France, cette élève douée mais peu travailleuse du fond de la classe n’est-elle pas surtout le leader des… SEMEA (Southern-Europe Middle-East Africa) ?

A quelques mètres de cet atelier, conférence autour des « business-models de l’open source ». Des échanges vifs mais à fleurets mouchetés, emprunts d’une grande gentillesse, doublée d’une timidité très geek… Mais aussi grande propreté dans les W-C ! Entrée gratoche. Une atmosphère de camaraderie, bon enfant. Mais aussi, deux vidéo-projecteurs dont un, suffisamment puissant pour fonctionner en plein jour, une imprimante au format photocopieur. Et, une douche, dont l’aération laisse à désirer, pour les entrepreneurs qui ont un rendez-vous après une nuit blanche. Déjà, en juin, une conf’ de Richard Stallman, le pape – mondial – du logiciel libre à laquelle j’étais arrivé en retard m’avait permis de situer ce lieu sur mon radar avec son entrée en façade neutre, comme celle d’un café en cours d’aménagement.

« Et quel était donc ce lieu ? Allez devinez… Une M.J.C. ? Une succession révolutionnaire d’initiales subventionnées, hin, hin ? Non, Mutinerie est un espace de 400 mètres carrés, au 29 rue de Meaux, entre Buttes Chaumont et canal Saint Martin. Fondé par trois frères van den Broek avec un de leur pote d’enfance, c’est un espace dédié au coworking, cette nouvelle façon pour les indépendants et les startupeurs de travailler sous un même toit, pour quelque chose comme 30 euros par jour, histoire de faciliter les échanges de bonnes vibrations et de mutualiser les coûts. « Libres, ensemble », est leur baseline. Cela pourrait n’être qu’un slogan malin, de même que l’imagerie de leur logo, emprunté à l’univers de la flibuste… Ou leur déco entre récupération façon squatt berlinois (et que je te transforme des balises de chantier rouge et blanche en système d’éclairage) et attention minutieuse aux détails (le confort de chaque siège est parfait).

Du coup, je repensais à Stéphane Distinguin. Difficile de décrire cet entrepreneur atypique, aujourd’hui 39 ans, créateur à 30 ans de faberNovel, boîte célèbre pour ses études disséquant les géants du web, publiées et visionnées plusieurs millions de fois. Pour faire court, on pourrait dire que sa boîte fait du neuf en vendant de l’intelligence et de l’agilité aux grosses boîtes qui n’en ont pas. Et qui ont eu la bonne idée de le choisir comme co-pilote dans les traîtres méandres du numérique. Il dément être derrière le Vélib’, si célébré et copié pour avoir ré-inventé la ville. Mais, il en avait proposé un prototype avant Decaux. Aujourd’hui, Stéphane Distinguin, c’est un peu le Jack Lang du numérique en France, son Don Corleone. C’est lui qu’on retrouve derrière le succès de l’association Silicon Sentier, qu’il a développé et dont il a depuis cédé la présidence. Pénétré par l’intuition que « le numérique ne pourrait se développer, à l’instar de la musique, que si l’on construisait des Zénith, mais aussi des salles de concerts plus petites, des espaces de répétitions », il a poussé à la création de la « Cantine », un show-room des métiers numériques, quelques centaines de mètres carrés qui ont vu défiler le Who’s Who de la Geekitude. Il est d’ailleurs remarquable que la Cantine ait également servi de décor au départ de la campagne socialiste, mais aussi, à la fin de la campagne U.M.P. : l’innovation n’appartient à personne !

On retrouve aussi Distinguin derrière Futurs en Seine, le « festival de Cannes », rendez-vous désormais annuel du numérique, en juin ; on le devine derrière « Open World Forum », qui vient de réunir pendant trois jours à deux pas des Champs-Elysées les stars du logiciel libre, et le Camping, une pépinière de start-ups logée à la Bourse à qui il sert de mentor. Et. . . Silicon Maniacs, un organe de presse pour changer de TechCrunch. Comme un joueur d’échec livrant plusieurs parties en simultanée ou un pêcheur avec plusieurs cannes tendues, Distinguin semble à l’aise tant dans l’associatif quand dans l’entrepreneuriat : faberNovel, cette « ideas with legs », cette idée qui a de l’avenir, surfe à cheval entre Paris, San-Francisco et Moscou… Sinon, il y a aussi AF83, du nom du vol San-Francisco Paris. Ou Digitick, vendeur de places de concert dématérialisée, cédé depuis à Vivendi. On imagine ainsi à la tête d’une flopée d’autres projets, petits ou grands, qu’on n’arrive pas vraiment à suivre.

Serial entrepreneur, Stéphane Distinguin se veut également fraternel, tel un compagnon artisan, persuadé que son développement passe par le développement de tout l’écosystème parisien, francilien et français. Plutôt que de réussir seul pour ensuite se rempoter près de ses idoles dans la Vallée, il a choisi de s’ancrer et de développer cette fraternité qui fait si souvent défaut aux entrepreneurs, individualistes par essence. Cette camaraderie qui, comme il le fait remarquer lors d’un entretien passionnant avec les équipes du Camping, a manqué aux équipes de NetVibes et de Dailymotion, il y a une dizaine d’années, alors que toutes deux voisines étaient portées par le vent du succès, mais n’ont jamais cherché à se renforcer mutuellement par un projet commun.

On mesure le succès de Stéphane Distinguin, comme activiste numérique, justement au fait que des entrepreneurs privés comme la Mutinerie se lancent dans la même activité que la Cantine, qui, elle, n’a pu voir le jour que par l’argent public. Ce qui est en train de se passer à la Mutinerie, ça « sent bon », tout comme on imagine que sentait bon la Factory d’Andy Warhol, ou comme sentait bon le magazine Actuel, quand Louis Rossetto et Janet Metcalfe débarquaient de San-Francisco et s’en inspiraient pour créer Wired, la bible du numérique. Quand Peter Gabriel écoutait la « sono mondiale » de Radio Nova, à la grande époque des radios libres pour la rebaptiser « world music ». Ca sent bon comme au « Homebrew Computer Club » où se réunissaient des Bill Gates, Steve Jobs et Wozniak. Ou au Hacker’s Dojo. Ou à la Mutinerie.

Il y a quelque chose qui se passe. A Paris. Indirectement, les pouvoirs publics ont aidé ce mouvement à démarrer. Si dans dix ans, loin de sombrer dans la crise qu’on s’évertue à lui prédire, la France s’est redressée – productivement ou pas, d’ailleurs – c’est probablement à cette équipe de flibustiers-là et à ceux qui les imiteront, qu’on l’attribuera ! Le pouvoir ferait bien de l’accompagner, de souffler sur ces braises pour ce ne soit pas qu’un feu de paille. Car Paris, capitale de la mode, de la gastronomie, du tourisme et du luxe, a ses atouts. On ne les voit plus tellement ils font partie du paysage.

La sécu, déjà, qui enlève un problème. Le TGV, qui agrandit le rayon d’action à moindre coût. Les communications à bas prix, très haut débit partout. Le RSA , les Assédics, le métro, le RER, les intermittents du spectacle. Et des subventions, parfois. Et une quinzaine d’entrepreneurs qui ont vraiment « gagné un peu de sous » et qui promènent leurs gueules d’ange en mode business angel — et qu’on croise de temps en temps et qu’on peut toucher pour se convaincre que ce n’est pas un rêve éveillé. Quand on combine les atouts parisiens avec les caractéristiques de l’économie de l’immatériel, on sent que la France en a sous le pied.

Et si c’était le moment d’accélérer ? On a quand même la chance de vivre une révolution où tout ce qui manque, c’est des étincelles : de Zuck le milliardaire au plus fauché des jeunes stagiaires, on a pratiquement tous, les mêmes écrans, les mêmes matériels de base. On a les mêmes infos, au même moment, ou presque. Et, amorcer la pompe coûte de moins en moins, pour mettre ses idées à l’épreuve du réel. On commence à atteindre une masse critique, ici.

Et si le vrai message des Mutins, leur adresse aux politiques était :

« Laissez-nous grandir, donnez-nous les clés de Paris, on vous en sortira des entreprises. Viables.
Et peut-être, en bonus avec un modèle de société.
Une société qui tangue, mais ne coule pas. »
Fluctuat.
Nec.
Mergitur.
Dany del Harocha

producteur, scénariste et co traducteur de la « Révolution Google » de John Battelle.

* Contrairement à ce que l’on croit, la nuit de sommeil de huit heures est le produit de la révolution industrielle.

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